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Le travail des femmes au coeur de la mondialisation néolibérale

De tout temps et dans toutes les sociétés, les femmes ont travaillé.Que ce soit au sein de la ferme familiale, comme ouvrière ou en tant quetravailleuse domestique, leur contribution à la survie des familles a été, etdemeure toujours, essentielle. Bien entendu, leurs réalités sontplurielles : les conditions de travail et de vie d’une chef d’entrepriseaméricaine et d’une paysanne africaine ne sont pas les mêmes. Cependant, auNord comme au Sud, la situation des femmes en emploi se conjugue plus souventqu’autrement sur le mode de la pauvreté et de la précarité.

Au cours de cette section, nous survolerons quelques enjeux reliés au travail des femmes dans le contexte de la mondialisation néolibérale. Nous nous appuierons notamment sur une étude de cas ancrée dans le secteur manufacturier afin de mieux comprendre comment la libéralisation économique influence les conditions de travail et de vie des femmes, au Nord comme au Sud. Puis nous conclurons avec quelques pistes d'action syndicale concernant le travail décent des femmes. Bien entendu, ceci ne sera qu'une brève introduction à un vaste et complexe sujet.

Quelques constats concernant le travail des femmes

Depuis les années 70, la participation des femmes au marché du travail est en croissance,  un peu partout sur la planète1 . Pourtant, une bonne partie de ce travail est non reconnu, puisque les femmes effectuent les deux tiers des heures de travail et ne gagnent pourtant que 10 % du revenu mondial2 . Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de constater que ce sont majoritairement des femmes qu’on retrouve parmi les 1,5 milliard de personnes qui vivent avec 1 dollar par jour ou moins dans le monde.  Ainsi, celles-ci représentent 70% des pauvres de notre planète et 60% des travailleuses et travailleurs pauvres3 .

Bien entendu, des gains majeurs ont été obtenus dans les dernières années au Québec, notamment dans les secteurs de la santé et de l’éducation, où les femmes sont majoritaires. En effet, la syndicalisation a fait progresser les salaires et a contribué à améliorer les conditions de travail.  Malgré cela, la situation globale des femmes en emploi demeure problématique : elles sont surreprésentées dans les emplois à temps partiel, leur salaire et leurs revenus sont inférieurs à ceux des hommes, et elles demeurent cantonnées dans des secteurs d’emplois traditionnellement féminins qui sont souvent peu valorisés4 .

On retrouve une situation similaire dans bien des pays du Sud, où les femmes se retrouvent principalement dans le secteur informel, qui regroupe les emplois ou activités commerciales non enregistrés ou protégés par l’État, comme le commerce et les services. Ces secteurs sont généralement synonymes de conditions de travail précaires, dans un contexte de vulnérabilité.

La division sexuelle du travail: une clé pour comprendre les inégalités entre hommes et femmes

Historiquement, les hommes et les femmes ont été cantonnés dans des secteurs distincts de la société : la sphère publique pour l’homme et la sphère privée pour la femme. En ce sens, les hommes occupaient un emploi et recevaient un salaire, alors que les femmes exécutaient un travail de reproduction non rémunéré, incluant la maternité et l’éducation des enfants,  les soins aux personnes malades ou dépendantes, le travail domestique et la vie communautaire. Or, puisqu’il est considéré comme une tâche « naturelle » de la femme, ce travail a non seulement été dévalorisé, mais il a été aussi rendu invisible, en étant exclu du marché et de l’économie5 .

Bien qu’on puisse croire que l’entrée massive des femmes sur le marché du travail ait permis de mettre fin à cette division sexuelle du travail, celle-ci, bien que relativement transformée, reste bien présente. En effet, puisque l’intégration des femmes sur le marché du travail s’est faite principalement dans des secteurs traditionnellement féminins, cela a contribué à la création de ghettos d’emplois dont les tâches principales sont perçues comme étant « naturelles » aux femmes. Ainsi,  on a dévalorisé la qualification nécessaire pour exercer ces emplois, et ceux-ci continuent d’être moins prestigieux, moins bien payés et souvent moins stables.

Par ailleurs, l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, tant dans les pays industrialisés que ceux en développement, a permis de constituer une réserve de travailleuses non spécialisées, donc facilement exploitables. De plus, puisqu’elle n’a pas été suivie d’une répartition plus égale du travail domestique, la fin du quart de travail rémunéré ne signifie donc pas réellement la fin de la journée de travail pour bien des femmes. Bref,  les femmes du Nord et du Sud effectuent un nombre sous-évalué et sous-estimé d’heures de travail, dont une part est payée, et souvent mal rémunérée, et l’autre non.

Comment la mondialisation affecte-t-elle le travail des femmes ?

La mondialisation néolibérale influence de multiples façons le travail des femmes, au Québec et dans le monde. Bien entendu, ces effets sont différents selon la position de chacune; classe sociale, appartenance ethnique et niveau d’éducation étant quelques facteurs qui influencent la donne. On note d’ailleurs une bipolarisation de l’emploi féminin : une minorité de femmes occupent un emploi qualifié, reconnu et bien payé, alors que la grande majorité a un emploi peu valorisé, précaire et mal rémunéré6 . Cet écart s’observe entre les femmes des pays industrialisés et en développement, mais aussi à l’intérieur même de ces régions. Malgré la grande diversité des situations de travail et de vie des femmes,  tentons tout de même de dégager quelques tendances.

L’emploi rémunéré des femmes menacé par les politiques néolibérales

Dans les pays en développement, les mesures d’austérité budgétaire mises de l’avant par le FMI et la Banque Mondiale depuis les années 80 ont restreint les possibilités d’emplois, notamment dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de la fonction publique. De plus, elles ont aussi entraîné la privatisation des terres, forçant de nombreux agriculteurs à délaisser l’agriculture de subsistance pour trouver de quoi faire vivre leur famille. Et dans bien des pays, ces politiques budgétaires ont également freiné l’alphabétisation et la scolarisation des femmes, réduisant par le fait même leurs opportunités d’emploi dans le futur7 . Parallèlement, des possibilités d’emploi sont apparues pour les femmes dans les usines d’entreprises étrangères,  dont l’implantation dans les pays en développement est encouragée par les politiques néolibérales et la signature d’accords commerciaux.

Au Québec,  les délocalisations massives dans le secteur manufacturier ont causé de nombreuses pertes d’emplois occupés par des femmes, notamment dans le secteur du vêtement8 . De plus, le désengagement de l’État et les politiques de déficit zéro ont entraîné des coupures importantes dans les services publics, ce qui a occasionné des pertes d’emplois dans des secteurs majoritairement occupés par des femmes9 . Et les emplois qui n’ont pas été perdus, tant dans le secteur privé que public, ont subi des transformations importantes qui ont affecté les conditions de travail.

Parallèlement, la mise en place de politiques néolibérales a alourdi le fardeau des femmes, car ce sont elles qui doivent prendre le relais, notamment en matière d’éducation et de soins aux proches. En ce sens, l’État néolibéral compte sur le travail non rémunéré des femmes pour remplir les tâches qu’il a délaissées et ainsi diminuer les conséquences négatives des coupures budgétaires10 .

La précarité des femmes : élément incontournable de l’économie globalisée

Nous l’avons vu, le travail des femmes, bien que souvent invisible, est essentiel pour les familles et les communautés. Ce qu’on sait moins, c’est qu’il l’est aussi pour l’économie capitaliste. On peut même affirmer que l’exploitation du travail des femmes, qu’il soit non rémunéré ou faiblement rémunéré, est une des conditions de son existence.

En effet, la recherche de flexibilité des entreprises, qui est au cœur du phénomène de mondialisation depuis les années 1970, est un facteur important de précarisation de l’emploi des femmes. Les entreprises ont recours à la main-d’œuvre féminine, parce que les femmes sont considérées comme étant plus agiles, plus dociles et moins revendicatrices : il est plus facile de les mettre à pied en temps de crise et elles ont moins tendance à faire valoir leurs droits.

Dans les pays en développement, cette « flexibilité » toute féminine s’observe notamment par l’omniprésence des femmes dans les usines des zones franches d’exportation, où elles constituent plus de 70% de la main d’œuvre.  Dans les pays industrialisés, la recherche de flexibilité des entreprises s’exprime plutôt par la forte croissance du travail atypique, tel que le travail à temps partiel, le travail autonome et les agences de placement. Bien qu’il ne soit pas forcément précaire, le travail atypique comporte certains éléments de vulnérabilité. Or, les femmes sont majoritaires dans certains types d’emploi atypique, comme le travail à temps partiel.

Les femmes immigrantes : des travailleuses vulnérables

Bien que la proportion des femmes migrantes n’ait que sensiblement augmentée depuis les années 60, passant de 47% (1960) à 49% (2010)11 ,  de nombreux auteurs n’hésitent pas à parler d’une féminisation de la migration. Cela pourrait s’expliquer en partie par le fait que la migration des femmes est un phénomène de plus en plus complexe et diversifié: alors qu’auparavant les femmes immigraient surtout en famille, on observe que de plus en plus de femmes immigrent seules, afin de travailler à l’étranger. La plupart de ces travailleuses occupent un emploi dans les services de soins, domestiques, personnels ou sexuels, dans le cadre d’une migration de travail temporaire, principalement au Moyen-Orient, en Asie de l'Est et du Sud-Est12 . 

La pauvreté, accentuée par la mondialisation néolibérale, est sans aucun doute une cause importante de la migration des femmes. Pour leur pays d’origine, cette migration est perçue comme une solution au chômage et à la dette extérieure puisque les expatriées envoient une part de leur salaire à leur famille restée au pays. Ces États vont même favoriser plus particulièrement la migration des femmes, car celles-ci auraient plus tendance que les hommes à transférer une partie de leurs revenus vers leur pays d’origine. Quant à eux, les pays d’accueil bénéficient de cette migration, puisqu’elle leur permet de combler des emplois peu reconnus et peu valorisés, en embauchant des travailleuses migrantes.

Une fois arrivées dans leur pays d’accueil, ces femmes sont souvent exploitées, dans le cadre d’emplois dévalorisés en raison de leur caractère « féminin », le travail domestique notamment. Il arrive fréquemment qu’elles soient surqualifiées pour l’emploi occupé ; ainsi,  on a vu des pharmaciennes, des enseignantes ou encore des infirmières travailler comme aides familiales, alors que leurs compétences professionnelles devraient leur permettre d’occuper un emploi qualifié.    N’ayant pas toujours un statut légal, ou encore un statut temporaire, ces travailleuses ont peu ou pas de droits, ou ne sont pas en mesure d’exercer ces droits13 . Elles sont donc en position de vulnérabilité.                                                                        

Le corps des femmes : une marchandise comme une autre?

 Parlant de migration, on ne peut passer sous silence la question de la prostitution et de la traite des femmes, puisque ces phénomènes y sont étroitement liés. En effet, en l’absence de travail décent, nombre de femmes migrent à l’intérieur ou à l’extérieur de leur pays afin de trouver de quoi faire vivre leur famille.  C’est souvent à ce moment qu’elles deviennent victimes de traite aux fins de prostitution14 .  Tromperie, séduction, saisie des papiers d’identité, endettement et servitude pour dettes sont utilisés pour les attirer et les garder captives15 . Une fois dans le pays d’accueil, elles sont souvent prises dans la clandestinité, étant donné les lois sur l’immigration et la prostitution.  

Sans surprise, le phénomène de la prostitution est également marqué par la division sexuelle du travail. Les femmes qui se prostituent sont au plus bas de l’échelle hiérarchique du marché du sexe, alors que les hommes, en tant que proxénètes et clients, exploitent et dominent ces femmes16 . De plus, le manque de travail décent chez les hommes est un autre facteur qui influe sur la prostitution féminine. Alors que les femmes qui disposent de peu d’opportunités se tournent vers les services, tant domestiques, personnels que sexuels, les hommes vont plutôt s’impliquer dans un groupe armé, qu’il soit militaire, paramilitaire ou mafieux. Non seulement ces groupes accentuent la demande de prostitution, mais ils créent également les femmes prostituées : veuves qui se retrouvent seules avec des personnes à charge ou femmes violées qui sont par la suite rejetées par la société et se retrouvent sans ressources. En l’absence d’alternative,  elles se tournent vers le domaine des services sexuels.

Il est intéressant de noter que le FMI et la Banque mondiale ont joué un rôle dans le développement de la prostitution dans les pays en développement, en amenant les pays endettés à développer les secteurs économiques du tourisme et du divertissement, domaines d’activités qui ont à leur tour engendré la croissance exponentielle du commerce sexuel17 . La prostitution est ainsi devenue le cœur de l’industrie touristique et de l’économie de certains pays, dans un contexte où les autres secteurs d’activités réussissent difficilement18 .                

Mieux comprendre les effets de a libéralisation sur le travail des femmes: les ouvrières du secteur du vêtement au Canada et dans le monde

Sous l’impulsion de lamondialisation néolibérale, le travail manufacturier s’est profondémenttransformé, et ce, à l’échelle de la planète. Or, les femmes du Nord et du Sud sont directement touchées par cephénomène, puisqu’elles forment une grande partie de la main-d’œuvre de cesecteur.

Made in Canada : une étiquette qui n’est pas toujours synonyme de bonnes conditions de travail !

Jadis, l’industrie du vêtement était protégée par un système de quotas à l’échelle de la planète, connu sous le nom de l’Arrangement multifibres. Avec le démantèlement progressif de cet accord à partir de 1995 et l’entrée en vigueur d’accords commerciaux tels que l’ALENA, ce secteur a été fortement libéralisé, ce qui a favorisé la délocalisation de nombreux emplois manufacturiers vers l’Amérique latine dans un premier temps, puis vers l’Asie par la suite.

Ainsi, le nombre de travailleuses et de travailleurs dans le domaine du vêtement au Canada est passé de 83 888 à 32 688, soit une réduction de 60 % de la main-d’œuvre en seulement 10 ans19 . Puisque les femmes forment 73 % de la main-d’œuvre du secteur du vêtement, dont 30 % sont d’origine immigrante20 , il n’est pas étonnant qu’elles aient subi proportionnellement plus de pertes d’emplois dans la foulée21 . De plus, les emplois qui n’ont pas été délocalisés à l’extérieur du pays ont subi des transformations importantes : stagnation des salaires, essor du travail atypique et de la précarité, fortes coupures dans les avantages sociaux et désyndicalisation22 . Cela a été renforcé par l’abolition des décrets de convention collective qui régissaient les conditions de travail de la main-d’œuvre non syndiquée dans ce secteur23 .

Ainsi, depuis 2000, on note une diminution de la taille des entreprises, qui deviennent de petites usines embauchant moins de 20 travailleuses. La sous-traitance y est également de plus en plus courante24 . Les ouvrières œuvrent généralement dans des ateliers établis dans des espaces exigus et sans fenêtres, dans des sous-sols ou même des garages. Et plusieurs d’entre elles travaillent à partir de leur propre domicile. Le système du « juste à temps » exigeant de courts délais de production, elles peuvent travailler jusqu’à douze heures par jour et entre six et sept jours par semaine, et ce, sans paiement des heures supplémentaires. La plupart du temps, elles sont rémunérées à la pièce, ce qui ne leur permet généralement pas d’atteindre le salaire minimum, d’autant plus que le tarif à la pièce n’a pas été augmenté … depuis 1980 !25  Et lors des périodes creuses, elles ne reçoivent aucun salaire. En outre, dans le cas du travail à domicile, l’investissement requis par l’employeur est nul, puisque ce sont les ouvrières qui doivent assumer les coûts de la machine à coudre et du matériel utilisé26 . Ces transformations vont de pair avec la désyndicalisation de ce secteur, notamment en raison de l’essor du travail à domicile.  Cela renforce la vulnérabilité des travailleuses,  faisant d’elles une main-d’œuvre plus facilement exploitable.

Emplois délocalisés: la réalité des zones franches d’exportation          

L’autre côté de la médaille, ce sont les conditions de travail dans les usines de différents pays d’Amérique latine ou d’Asie, où se concentre l’industrie du vêtement sur la planète. Dans la plupart des cas, les emplois sont créés dans des zones industrielles où se fabriquent des produits dédiés à l’exportation, mieux connues sous le nom de zones franches d’exportation (ZFE) ou maquiladoras. Dans ces zones, les États octroient différents avantages aux entreprises étrangères afin de les encourager à venir s’installer chez eux, dont des infrastructures gratuites et des exemptions fiscales. En une trentaine d’années, la quantité de ZFE a fait un bond spectaculaire, passant de 79 à 3 50027 . On les retrouve dans plus de 130 pays du monde et 66 millions de personnes y travaillent, dont plus de la moitié en Chine. L’habillement, le textile et l’électronique sont les trois principaux secteurs d’activités28 .

Les jeunes femmes constituent entre 70 % et 90 % de la main-d’œuvre des ZFE29 . Œuvrant dans des conditions de travail très difficiles, leurs droits au travail sont régulièrement bafoués, et ce, avec la complicité des États qui choisissent de fermer les yeux sur les abus commis sur leur territoire. Ainsi, les heures supplémentaires non payées sont la norme, particulièrement lors de moments de fortes demandes. De plus, les mesures de santé et sécurité des travailleuses sont généralement inadéquates : dans de nombreuses usines, les aiguilles des machines à coudre n’ont pas de protection, les sièges de travail ne sont pas adaptés, les ouvrières ne sont pas protégées contre la poussière et le rythme de travail est excessif30 . Nombre d’entre elles vont d’ailleurs contracter des problèmes de santé comme l’arthrite, les problèmes respiratoires, les allergies et la dépression31  Par ailleurs, la discrimination spécifique envers les femmes est bien présente, notamment concernant les salaires, les avantages sociaux et la maternité : par exemple, des tests de grossesse sont fréquemment imposés aux travailleuses.  Celles-ci subissent également différentes formes de harcèlement physique, psychologique et sexuel.

Quant aux droits syndicaux, ils sont systématiquement réprimés. En effet,  les travailleuses et les travailleurs qui tentent de s’organiser sont généralement licenciés. Les entreprises, et même parfois les gouvernements, ont souvent recours à la violence pour empêcher la création de syndicats. Et lorsqu’une association syndicale réussit effectivement à se mettre en place dans une usine, celle-ci ferme pour s’installer dans une autre région ou dans un autre pays32 .

Pistes d'action syndicale en faveur du travail décent des femmes

Nous venons de faire un bref, mais inquiétant, tour d’horizon de la façon dont la mondialisation néolibérale affecte le travail des femmes. Dans ce contexte, de quelle façon les organisations syndicales peuvent-elles tenir compte de ces enjeux, et comment peuvent-elles agir syndicalement pour améliorer la situation globale des femmes en emploi ?

Un peu d’histoire… les femmes dans le mouvement syndical !

Alors que le mouvement syndical se développe et croît vers la fin du 19e siècle, les travailleuses et leurs enjeux sont généralement exclus ou ignorés des sphères syndicales. Cela n’empêche toutefois pas les femmes de s’organiser en diverses associations et de militer pour leurs droits. Certaines mobilisations de femmes ouvrières, comme la grève de 20 000 couturières new-yorkaises en 1909, marqueront l’imaginaire. Au Québec, avec la multiplication des groupes de femmes dans les années 1970, on assiste à la naissance de plusieurs comités de condition féminine au sein des organisations syndicales.

La syndicalisation des femmes, ici et dans le monde

De nos jours, le pourcentage de syndicalisation des femmes au Canada (32,6 %)  est, depuis peu, légèrement plus élevé que celui des hommes (30,3 %)33 . Au niveau mondial, les femmes représentent 40 % des syndiqués, mais restent quasi absentes des postes de décision34 .

La situation syndicale est particulièrement difficile pour les femmes des pays en développement. Les syndicats sont en effet mieux établis dans les secteurs dits masculins. En outre, avec la mondialisation, le travail atypique et informel croît et le nombre de zones franches augmente. Ces secteurs, principalement occupés par les femmes, sont beaucoup plus difficiles d’accès pour les syndicats, et les travailleuses désirant s’organiser ont peu de moyens. De plus, dans plusieurs pays, il y a une si grande quantité de main-d’œuvre disponible que les employeurs remplacent sans problème les travailleuses qui « dérangent » 35.

Tenir compte des multiples réalités des femmes… un enjeu pour les organisations syndicales

Afin d’accroître le taux de syndicalisation des femmes et par conséquent améliorer leurs conditions de travail et de vie, les organisations syndicales peuvent agir de différentes façons. Tout d’abord, elles doivent réfléchir à leur propre fonctionnement afin d’éliminer toute attitude et idéologie sexistes36 . Il importe également de favoriser la participation des femmes dans les secteurs déjà syndiqués et d’accroître la syndicalisation dans les secteurs peu organisés dans lesquels travaillent de nombreuses femmes.

Certaines organisations syndicales internationales montrent la voie à suivre. Par exemple, une campagne amorcée au début des années 2000 par la Confédération internationale des Syndicats Libres (CISL), ancêtre de l’actuelle Confédération syndicale internationale (CSI), a permis d’accroître de façon notable la participation des femmes dans les syndicats en Algérie. Cela s’est fait en tenant compte des  obstacles à leur syndicalisation et en les sensibilisant aux avantages de faire partie d’un syndicat. Non seulement le nombre de femmes syndiquées a augmenté, mais leur participation dans les postes décisionnels également37 .

Dans la foulée de cette initiative, la Confédération syndicale internationale (CSI) a mis sur pied une campagne internationale sur le thème Les syndicats pour les femmes, les femmes pour les syndicats qui concentre ses efforts sur la syndicalisation des femmes dans les secteurs de l’économie informelle, des zones franches et du travail migrant. Afin d’outiller les syndicats désirant adopter une perspective de genre et favoriser la participation des femmes au sein de leur groupe, la CSI a également publié un programme d’action ainsi qu’un manuel syndical pour parvenir à l’égalité des sexes dans les syndicats.

Pas seulement une lutte de femmes!

Fait inquiétant, on remarque que dans certains emplois, l’insécurité, la flexibilité et la précarité qui caractérisent les conditions de travail offertes aux femmes se généralisent à tous les travailleurs de ce secteur. Ainsi, dans certaines zones usines des pays en développement, on note une diminution de l’écart de rémunération entre hommes et femmes38 . Bien qu’on puisse espérer que ce soit dû à une augmentation de la rémunération des femmes, on remarque plutôt que ce sont les hommes qui subissent une diminution de leur salaire, afin de le rendre conforme à celui des femmes.

Ainsi, la lutte pour un travail décent des femmes n’est pas seulement une « lutte de femmes », mais fait plutôt partie intégrante des revendications de l’ensemble des travailleuses et des travailleurs. En effet, c’est aussi une question d’équité et de droits humains, car les mauvaises conditions de travail des femmes créent une pression à la baisse sur celle des travailleurs en général.

Les syndicats : des organisations impliquées dans le mouvement international des femmes…

Alors qu’elle engendre et nourrit les inégalités entre hommes et femmes, la mondialisation favorise en même temps la formation de mouvements collectifs internationaux qui dénoncent ces inégalités et luttent pour plus de justice sociale39 . Ainsi, alors que le capitalisme a besoin des femmes pour assurer sa survie, celles-ci sont également au cœur de la construction d’alternatives plus équitables dans le contexte de la mondialisation.

Dans cette mouvance altermondialiste, les organisations syndicales ont contribué à l’essor d’un mouvement des femmes à l’échelle internationale, en concertation avec d’autres organisations de la société civile, au Québec et dans le monde. Cette contribution s’est ancrée dans la Marche mondiale des femmes, une initiative de militantes québécoises qui a permis à la cause des femmes d’acquérir plus d’attention et de visibilité au plan international. Cela a également permis de sensibiliser les autres mouvements sociaux à la cause des femmes et a favorisé l’intégration d’une perspective de genre dans les groupes altermondialistes40 .

Pour conclure...

Les femmes sont au coeur du phénomène de la mondialisation néolibérale, car l'exploitation de leur travail, rémunéré ou non, est essentielle à la survie de l'économie capitaliste. Et bien que le travail des femmes soit un phénomène complexe et diversifié, il n'en demeure pas moins que globalement, la précarité, la pauvreté et l'exploitation se conjugent bien souvent au féminin.

Cependant, bien que les femmes soient souvent perçues comme des victimes collatérales de l'économie globalisée, il ne faut pas oublier qu'elles en sont également des actrices de premier plan, notamment au sein du mouvement international des femmes. En mondialisant ainsi leurs solidarités, les femmes jouent donc un rôle clé dans les luttes contre les inégalités et l'exploitation, chez elles et à travers le monde.

Principales références

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Beaulieu, Elsa. 2008. « La division sexuelle du travail. Au cœur des enjeux ». In À bâbord !,  no 23.

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Boucher, Marie-Pierre et Yanick Noiseux. 2010.  « Effets de la libéralisation des marchés sur les conditions de travail des Québécoises : Huit études de cas ». In Cahiers de l’IREF, no 23, Montréal : IREF,  127 p.  

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Coordination

Martine Joyal

 

Recherche et rédaction

Audrey Gosselin-Pellerin et Martine Joyal

 

Comité de lecture

Luc Brunet, Association des retraitées et retraités de l’enseignement du Québec (AREQ)

Priscilla Bittar, Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN)

Isabelle Coulombe, Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ)

Karine Crépeau, Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ)

Guillaume Desmarais, Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS)

Johanne Gagnon, Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ)

Roselyne Legault, Confédération des syndicats nationaux (CSN)

Jean-François Piché, Centrale des syndicats du Québec (CSQ)

 

Révision linguistique

Luc Brunet

 

Conception graphique

Marlene-b.com

 

Illustrations

Jacques Goldstyn

 

Nous remercions vivement les organisations syndicales partenaires de ce projet : AREQ, APTS, CSQ, CSN, CCMM-CSN,  FTQ, FIQ et SFPQ.

Nous reconnaissons l’appui financier du Centre de recherche sur le développement international (CRDI), de la Fondation Léo-Cormier et du Ministère des Relations internationales du Québec (MRI).


1. Marie-Pierre Boucher, « Les femmes et la libéralisation globale. Bilan critique des écrits publiés depuis 2003 » in Les Cahiers de l’IREF, Montréal, Institut de recherche et d’études féministes, 2009, numéro 20, p.45.
2. Ibid., p. 17-18
3. Selon les chiffes de l’Organisation des Nations Unies (ONU).
4. Ministère de l’emploi et de la solidarité sociale du Québec, Faits saillants, femmes et travail. Le féminin, ça s’emploie partout. Stratégie d’intervention d’Emploi-Québec à l’égard de la main d’œuvre féminine, Montréal, Direction des communications, Ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, 2009, p.9.
5. Gisèle Bourret et Danielle Bellange, Comment le libre-échange et la libéralisation affectent de façon spécifique le travail des femmes, Fédération des femmes du Québec, 2006, p. 5.
6. Fédération des femmes du Québec, Solidaires dans nos luttes, plus que jamais : une réponse féministe à la crise, Montréal. En ligne. 2009. http://bv.cdeacf.ca/CF_PDF/141802.pdf. Consulté le 15 octobre 2011.
7. Marie-Pierre Boucher, Les femmes et la libéralisation globale, p. 35.
8. Marie-Pierre Boucher, Les femmes et la libéralisation globale, p. 80-84
9. Jules Falquet, Helena Hirata et al., Le sexe de la mondialisation, Genre, classe, race et nouvelle division du travail, Paris, Presses de Sciences Po, p. 276.
10. Elsa Beaulieu, « La division sexuelle du travail. Au cœur des enjeux », in À bâbord!, no 23 (février/mars 2008).
11. Sophie Vause, Genre et migrations internationales Sud-Nord, une synthèse de la littérature. Document de travail dans le cadre d’une thèse de doctorat, Université Catholique de Louvain. En ligne. http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/demo/documents/31._Sophie_Vause.pdf. Consulté le 15 octobre 2011.
12. Marie-Pierre Boucher, Les femmes et la libéralisation globale, p. 39.
13. Jules Falquet et al., p. 101.
14. Claudine Blasco et al., ATTAC, Mondialisation de la prostitution. En ligne. http://www.france.attac.org/archives/spip.php?article6979. Consulté le 15 octobre 2011.
15. Marie-Pierre Boucher, Les femmes et la libéralisation globale, p. 44.
16. Ibid., p. 44.
17. Boucher, Les femmes et la libéralisation globale, p. 42.
18. Claudine Blasco et al., p. 47.
19. Industrie Canada, Statistiques relatives à l’industrie canadienne : Emploi : Fabrication de vêtements. En ligne. 2010. http://www.ic.gc.ca/cis-sic/cis-sic.nsf/IDF/cis-sic315empf.html. Consulté le 15 octobre 2011.
20. Gisèle Bourret, « Les femmes au travail… atypique » in À bâbord!, no. 7, 2004.
21. Marie-Pierre Boucher, Les femmes et la libéralisation globale, p. 80-84.
22. Marie-Pierre Boucher et Yanick Noiseux, « Effets de la libéralisation des marchés sur les conditions de travail des Québécoises : Huit études de cas » in Cahiers de l’IREF, no 23, Montréal, 2010, p. 12.
23. Ibid., p. 12.
24. Ibid., p. 16.
25. Ibid., p. 17.
26. Ibid., p. 18.
27. William Milberg et Matthew Amengual, Développement économique et conditions de travail dans les zones franches d’exportation : un examen des tendances, Organisation internationale du travail. En ligne. 2008. http://www.oit.org/public/french/dialogue/download/wp3francaisfinal.pdf. Consulté le 15 octobre 2011.
28. Ibid., p. 2, 5 et 12.
29. ATTAC, Quand les femmes se heurtent à la mondialisation, Paris, 2003, p. 37.
30. Commission de l’emploi et de la politique sociale, Bureau international du travail (BIT), p. 12.
31. ATTAC, Quand les femmes se heurtent à la mondialisation, p. 38.
32. William Milberg, et Matthew Amengual, p. 39.
33. Sophie Vause, p.6.
34. Confédération internationale des syndicats libres, Campagne de syndicalisation de 3 ans du groupement « Global Unions ». En ligne. http://www.icftu.org/www/pdf/u4w-campaignkit-fr.pdf. Consulté le 15 octobre 2011.
35. ATTAC, Quand les femmes se heurtent à la mondialisation, p. 152-153 et 167.
36. Ibid., p. 167.
37. Confédération syndicale internationale, « Algérie : Les femmes progressent dans les syndicats » in Vision Syndicale, janvier 2007.
38. Gisèle Bourret et Danielle Bellange, p. 17-18.
39. Jeanne Bisilliat (dir.), Regards de femmes sur la globalisation : approches critiques, Paris, Karthala, p. 23.
40. Gisèle Bourret et Danielle Bellange, p. 41.